Découvrez l'univers d'Yves Crenn dans ce deuxième opus de Face Caméra.

Yves Crenn appartient à cette catégorie relativement restreinte d’artistes qui peuvent traiter avec un égal bonheur de multiples thèmes. Après ses séries de nus, d’arbres, de vues de New-York, il aborde aujourd’hui un thème en apparence plus anodin (mais l’actualité a montré que la plage pouvait devenir un enjeu de société susceptible d’enflammer les esprits) auquel il applique cette technique si particulière qui lui vaut d’être reconnu parmi les grands peintres de sa génération, à savoir une sorte de « trituration » du pastel. Une technique qu’il explique ainsi : « Par commodité je parle de pastel, mais en fait ce n’est pas tout à fait du pastel. C’est du pigment et de l’eau, la rencontre du sec et de l’humide. C’est un peu comme si je parvenais à dissocier le pigment de son liant. Mais il y a aussi des glacis, et je les fais par-dessus le pastel. Une sorte de voile qui vient troubler le dessin, le troubler et l’abîmer. Je maltraite toujours la représentation, c’est comme si j’utilisais un phénomène naturel de catastrophe ». Cette technique qu’il est le seul à ma connaissance à exploiter, ajoute à chacune de ses représentations un indéniable supplément d’âme. Ainsi, sur la plage, chaque personnage semble être vu sous le double prisme de l’instant présent et du souvenir. Comme si une distance, créée par cette fameuse technique, venait donner une profondeur inattendue à la scène qu’il dépeint. De fait, ses visions, faussement naïves, et parfois comparables à ces vieilles photographies familiales qui hantent nos tiroirs ou nos ordinateurs, peuvent être vues comme de simples témoignages en même temps que comme des documents témoignant de ce qui fut. La réalité, pour Yves Crenn, est porteuse à chaque instant, d’un double invisible, qu’il suggère avec finesse, par lequel on comprend que le présent n’est qu’un songe éphémère, qui, dès demain, sera rangé au rayon des vestiges. Le propos ici n’est pas sinistre, et en aucune façon cynique, il est simplement lucide. Il s’agit bien de montrer la beauté et la complexité d’un monde, et de n’en pas sombrer pour autant dans un romantisme béat qui ferait fi des réalités liées à notre condition de mortel. En cela, la peinture d’Yves Crenn est une magnifique contribution à l’art de notre temps. 

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