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Le blog de Miroir de l'Art

Le blog de Miroir de l'Art

Les coups de cœur, les coups de gueule, les belles rencontres de Ludovic Duhamel, Rédacteur en Chef du magazine papier Miroir de l'Art.


L'interview d'Anouk Grinberg

Publié par Miroir de l'Art sur 14 Mai 2012, 09:22am

Catégories : #Rencontre

Cette interview est extraite du numéro 34 de Miroir de l'Art version abonnés.

Je serai en "conversation" avec Anouk Grinberg ce mardi à Bruxelles à la Fine Art Studio (réservation obligatoire).

 

Vous trouvez le temps, parallèlement à votre carrière de comédienne, de dessiner ?

J’ai toujours dessiné, et il y a même eu une sorte d’aggravation ces cinq dernières années, particulièrement parce que je suis « tombée » sur les pastels. Je ressens quelque chose avec ces couleurs, avec le velouté de la matière. En plus c’est très physique, très immédiat.

 

Cela vous a plus séduit que l’huile ou un autre medium ?

A vrai dire, le fait que le pastel soit très immédiat me permet de dessiner assez vite, ce qui « squizze » la tête, et je me rends compte que dans les dessins, quand la tête me « fout » la paix, ça se passe mieux. Alors qu’avec la peinture, le temps de création est plus long. En fait il faut mettre en grève la tête, et là ça va très très vite !

 

Vous passerez tout de même un jour à d’autres techniques ?

L’année dernière je me suis cassée l’épaule et du coup j’ai fait des petits dessins à l’encre de Chine, c’est très dur, mais j’adore, et puis j’ai envie de commencer avec l’huile… Je vais essayer de faire avec l’huile tout en maintenant ce petit niveau de bêtise que j’ai dans ma tête quand je dessine.

 

L’immédiateté, c’est ce qui vous séduit ?

Je cherche à être plus libre que dans la vie. Je cherche une espèce de traduction simultanée, même si je ne peux pas tout à fait dire cela puisque je reprends les dessins, je les retouche, etc. Mais j’essaie quand même de m’approcher d’une sorte de spontanéité. Dans la vie, tout le monde, qui que ce soit, on passe beaucoup de temps à assourdir les sensations… Dans le dessin, au contraire, on doit être libre.  Et la craie, pour moi, c’est comme un fil électrique, ça passe. C’est un truc de sensation, c’est immédiat.

 

Votre travail est rempli de personnages…

Oui, il y a plein de gens. Il y a des paysages aussi. Mes dessins représentent des paysages ou des gens. Je commence parfois un paysage et cela devient un personnage, ou inversement. Je ne sais pas définir précisément mon travail. Cela n’est pas conceptuel, ni bucolique.

 

Oui, bucolique, ce n’est pas un terme qu’on peut apposer face à votre œuvre !

Les paysages sont assez heureux pourtant. Et pas forcément monochromes…

 

Côté personnages, on voit des êtres qui crient leur effroi, leur colère ?

Je n’ai pas quelque chose en tête que je leur fais dire, cela m’est mystérieux ces personnages. Parfois on comprend que cela doit avoir à voir avec tel ou tel sentiment que j’ai pu éprouver, ou que j’ai senti chez x ou y. Parfois, je suis dans le métro et je vois des visages, et ce n’est pas tant les visages qui m’interpellent… Il faut que je revienne chez moi dessiner ce que j’ai vu dedans, à l’intérieur de la personne. Mais je ne sais pas ce que c’est, ce que j’ai vu à l’intérieur. Il n’y a pas d’idée préconçue, ça va très vite, et souvent c’est à la fin que je sais.

 

C’est donc plus le paysage intérieur que l’apparence extérieure qui vous touche ?

L’apparence extérieure, ce n’est pas ce que je vois. Je vois non la vitrine mais l’arrière-boutique.

 

Alors, il y a quand même une constante, c’est tout de même un dessin très noir, obscur.

Je ne me rends pas compte. Pour moi mon dessin est très réaliste, pas du tout symboliste. Pas du tout. Il y a quelqu’un qui m’a comparé un jour, croyant me faire plaisir, à Odilon Redon, peintre que je déteste, plein de symboles et d’idées…

 

Votre dessin c’est plus de l’émotion, non ?

Je ne dessine pas s’il n’y a pas une petite étincelle. Un dessin qui n’est qu’un dessin est raté pour moi.

 

A quel moment est-il terminé ?

Je le sais immédiatement mais je ne saurais pas vous expliquer.

 

Il y a donc beaucoup de personnages dans votre travail. C’est l’être humain qui vous attire ?

Apparemment les gens que je croise me font de l’effet, et il faut que ça sorte.

 

Il y a dans vos dessins l’expression d’une grande solitude ?

Oui sans aucun doute, il s’avère que ce sont des gens seuls ceux que je représente, mais je n’ai aucun discours à tenir sur la solitude des gens. C’est indéniable que les gens sont seuls.

 

Vous les montrez seuls, fragiles, en souffrance ?

C’est comme dans un photomaton, on est seul. On ne sourit pas. Moi je ne fais personne qui sourit. Certains crient, d’autres sont taiseux, prennent sur eux.

 

Il y en a qui ont forme humaine, d’autres qui sont un peu mystérieux…

Comme les gens ! Il n’y a pas beaucoup de monde qui est normal. Il n’y a pas beaucoup de monde qui a une vraie belle forme. En général, ce qui est beau un jour le lendemain l’est moins… Les gens que l’on voit avec des visages très policés, pour moi, ça c’est monstrueux.

 

Ce sont vos propres angoisses qui surgissent dans les dessins…

Parfois je vois bien que c’est quelque chose qui m’est personnel, et parfois je suis comme une courroie de transmission. Cela veut dire aussi que j’ai senti des choses que je reconnais, mais je ne sais pas très bien, et ce n’est pas de la pudeur seulement, si celui-là c’est moi, ou plutôt celui-ci... Je sais simplement que cela n’a pas à voir avec le journal intime, c’est vraiment autre chose. Je peux faire un dessin très heureux, puis après un autre, plus sombre. Je vous le dis ce sont des traductions simultanées, oui… Mais pas de moi !

 

Vous avez des dessins préférés ?

Il y a des dessins qui me font un peu peur. En même temps les gens ne réagissent pas comme moi, cela ne leur fait pas peur. Ils reconnaissent quelque chose d’un peu bâillonné. Je croyais que les dessins étaient violents mais les gens ne les ressentent pas comme tels. Je les aime tous en fait.

J’aime bien que les dessins n’aillent pas dans un même sens, qu’ils puissent dire une chose et son contraire, ça dit l’amour, la détestation, ça dit ma rage, la douceur. Si on me fait dire une chose et pas son contraire alors on a enlevé la moitié de moi.

 

L’image de l’affiche est un peu espiègle, moins dure que d’autres dessins ?

C’est quand même un petit monsieur qui est divisé en deux… Mais c’est vrai qu’il cligne de l’œil. Il y a des choses qui nous échappent. Les choses les plus vraies dans un dessin nous échappent. Les choses se passent dans le secret mais même pour moi c’est secret. Il y a des dessins que je jette, que je déchire, d’autres que je reprends deux ans après…

 

Vous travaillez de quelle façon, le matin, le soir, de temps en temps ?

Il y a des périodes où je ne fais que cela. Il y a des périodes où ça sort, et puis il y a d’autres périodes, moins fructueuses. J’adore dessiner toute la journée et jouer le soir. Ou bien après une représentation, au lieu d’aller au café, au restaurant, je rentre vite et pendant que les autres jactent, je dessine. Là encore, je ne sais pas très bien de quelle électricité je suis chargée, je peux dessiner des heures après avoir jouée.

 

On sent une grande liberté dans vos dessins…

J’ai la chance d’avoir un domaine dans lequel ni les références que j’ai, ni la petite intelligence que j’ai, ni une certaine peur du monde, tout ça n’entre pas, c’est un domaine intact. Les enfants sont comme ça. Par exemple, un enfant peut faire une tête avec quatre yeux, des bras qui sortent des oreilles, et bien je fais ce que je veux. Si je ne le fais pas, à chaque fois, le dessin est raté. C’est comme si le papier ne restait que du papier et mon bras pèse trois tonnes, vraiment trois tonnes, je m’ennuie tellement que j’ai même du mal à poser mon bras sur la feuille, alors je laisse tomber parce que je sens que cela ne colle pas. Quand c’est faux il ne sert à rien de continuer.

 

Dans ce travail est-ce que vous ressentez une filiation avec d’autres artistes, plus anciens ou contemporains ?

Il y a des gens que j’adore. J’adore Dubuffet, pas tout pourtant. Mais quand lui aussi s’accordait la liberté, c’est magnifique. J’aime aussi Nicolas de Staël, et aussi Matisse.

 

Des artistes contemporains ?

J’aime énormément Martin Oberson. J’aime aussi Jean-Yves GOSTI, ce qu’il fait est si proche de l’enfance et en même temps il ya une grande mélancolie qui me touche vraiment. Mais en matière d’art contemporain, je m’y connais peu et puis quand je vais dans les foires, j’ai l’impression de ne rien comprendre aux autres…

 

Etre artiste, c’est être un peu seul ?

Quand on est artiste on est parfois traversé par des désespoirs, à se dire à quoi ça sert de faire ce que je fais, tout le monde s’en fout. Il y a trois ans - c’était avant d’avoir rencontré Gilles Naudin de la galerie GNG - je dessinais juste pour dessiner et puis cela cela s’est tari. Je n’y arrivais plus parce que je crois qu’il faut quand même rencontrer une bienveillance. Il faut avoir un petit signal à un moment donné que ce l’on fait dans la solitude regarde les autres. A un moment, j’étais devenue une feuille morte, la rencontre avec Gilles a fait repartir l’élan, la confiance. Dans la foulée de Gilles, je ferai une expo à Arstudio à Bruxelles, ça commence le 30 mars jusque fin mai.

 

Montrer de nouveau vos dessins, un stress ?

Oui indéniablement. Mais je n’ai pas beaucoup le temps d’être stressée. Ma vie m’a vraiment appris à faire avec la peur qui sera là tout le temps. A faire avec et en fait à l’ignorer.

 

C’est ce qu’on apprend en tant que comédienne à ignorer ou relativiser son stress ?

A ignorer, à obéir à autre chose. On est obligé de passer. Quand on va devant des gens il faut être libre, sinon c’est obscène. Quelqu’un qui trimballe sa peur ça fait écran. Je m’exerce à ne plus avoir peur, on peut trembler de tout son corps et, à la seconde où ça commence, on est presque comme un oiseau. On devient un oiseau. 

 

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Tendance Miroir 16/05/2012 15:11

Les mémoires et la sensibilité de l'artiste me touche beaucoup !

Miroir de l'Art 18/05/2012 10:01



Merci pour votre commentaire. Vous pouvez découvrir son travail à la Fine Art Studio de Bruxelles pendant quelques jours encore.



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