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Il advient parfois que la mémoire retrouve la trace d’une silhouette croisée des années auparavant. Ou le contour d’un visage que l’on croyait perdu à jamais. L’image était gravée en nous et, à la faveur d’une banale association d’idées, d’un heureux hasard, elle surgit et se rappelle à notre bon souvenir. Par de mystérieuses et inattendues résurgences remontent ainsi à la surface de l’esprit, telle rencontre fortuite, tel épisode lointain, qui auraient dû grossir le rang de nos innombrables oublis, mais qui, sans que l’on sache bien comment, ont pris la consistance d’images voilées desquelles émergent un regard, une attitude. La peinture de Sophie Rocco s’apparente à ces images mentales qui traversent notre subconscient pour venir troubler nos pensées. Se cristallise dans la matière un peuple d’ombres issus du magma informe des souvenirs. Libre à vous d’y voir en outre la vision fugitive d’êtres croisés au soir tombant ou dans la pleine lumière du midi. Ou celle d’une foule d’anonymes aperçus au détour d’une rue saturée de clarté. Cet univers est multiple et pourvu qu’on l’approche avec attention, il offre des interprétations riches et variées. C’est un monde secret qui impose de mettre en marche, dans un coin de la tête, tous les rouages de l’imagination.

Pour représenter ainsi le monde qui nous côtoie, et les strates humaines qui en sont la chair, il faut avoir vécu mille vies, intensément ressentir, aimer, vibrer. Il faut avoir perçu de chaque être le prix pour en refléter avec tant de chaleur l’âme immarcescible, et l’ancrer au cœur de la toile comme un fossile au cœur de la pierre. Cette peinture est une peinture de spéléologue de l’humain. Il s’y blottit l’espoir de créer une œuvre apte à vaincre le temps, qui pourrait annihiler les affres d’un monde terrestre en perpétuelle mutation, qui saurait en exprimer la quintessence.

Une énergie venue des profondeurs sourd de la toile. C’est une force qui ne se peut canaliser, la force de l’humain, la force de l’esprit. La peinture, matière en fusion.

Mais ce n’est pas seulement par le travail de la matière que nait la magie de ces ombres affleurant sur la toile, mais aussi par la magie du trait, notamment dans les tableaux récents où l’artiste accentue les contours de ses personnages, comme pour mieux les guider vers la surface, vers la lumière.

Cette peinture est le témoignage d’une inlassable arpenteuse de toile, qui cherche dans la vérité de la peinture, la réalité d’un monde que chaque seconde fait disparaître et, inlassablement, chaque seconde, renaître. De cet entre-deux tellement insaisissable, Sophie Rocco donne ici une consistance troublante, une puissante interprétation, et c’est pour cette raison qu’elle compte parmi les artistes qui comptent vraiment aujourd’hui.

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