C’est l’histoire d’un artiste sans le sou qui, vaillamment, contre vents et marées, élabore une œuvre dont il ignore si elle mérite de sortir du néant, dont il espère qu’elle a quelque valeur. Autour de lui, ses amis, les autres membres de sa famille, ont choisi des voies différentes, et gagnent leur vie, ont accès à tous les plaisirs modernes, s’installent devant la télévision, le soir, la panse bien remplie, fondent des fratries, profitent de la vie. Lui vit seul, non pas vraiment en ermite, car il ne manque pas d’amis, mais sa quête incessante n’est pas compatible avec une vie à deux, du moins personne n’a jugé jusqu’alors qu’elle l’était.

Entre grands moments de désespoir et périodes d’exaltation intenses, il crée, cherchant à sublimer ce qui le hante au plus profond de son être. La nuit, il travaille pour une société de gardiennage. Mais il a déjà endossé bien des uniformes, il change de boulot dès que s’installe la routine, jonglant alors pour survivre, profitant parfois du RMI, toujours à la limite de la rupture. Une vraie vie de bohème contemporaine.

Il est jeune, vigoureux, capable de ne pas douter de lui et de ses talents pendant plusieurs jours. De ce que ses pinceaux osent sur la toile, il ne conserve pratiquement rien. C’est mauvais, ou, en tout cas, il le juge comme tel. Parfois, dans ses bons jours, il montre quelques tableaux à des amies de passage qui jurent qu’il possède de remarquables prédispositions, qu’il devrait faire de la peinture son métier. Aux galeristes parfois abordés, qui lui ont fait comprendre que la liste des prétendants est longue, qui n’ont pas adhéré à ses créations, qui ont même, pour certains, haussé les épaules, comme si sa production ne méritait pas une seule seconde d’attention, il oppose de plus en plus une mine indifférente. La galère, il est habitué. Il se remet au travail après chaque rebuffade avec une énergie décuplée. L’art est sa seule chance d’exister un peu.

Il est peintre, sculpteur, photographe, que sais-je ? Et même écrivain. Il est perdu parmi nous, dans le ventre mou des villes, inaccessible. Il travaille toujours plus pour ne rien regretter, poursuivant avec obstination une idée qui lui parait, dans ses moments de lucidité, empreinte d’une totale futilité. A quoi bon ? lui suggèrent d’excellentes âmes. Il y a trop peu d’élus, abandonne donc cette idée un peu folle.

Il finit par devenir invisible, totalement invisible, douloureusement invisible. Il n’est pas le premier à s’obstiner ainsi, contre toute raison. Il y a eu des précédents tragiques. Des précédents dont l’histoire a franchi les années pour parvenir jusqu’à nous. Ne me citez pas Van Gogh, c’est de l’histoire ancienne. Prenez un écrivain par exemple. Andreï Makine. Avant d’être publié, il envoya ses manuscrits à des dizaines d’éditeurs, et essuya autant de fins de non-recevoir. En se faisant passer pour traducteur et arguant de ce que l’auteur était russe, il eut enfin le bonheur de voir son livre sortir des presses des éditions Robert Laffont. Sans cela, La fille d’un héros de l’Union soviétique puis, plus tard, Le testament français ne seraient jamais parvenus jusqu’à nous…

Il faudrait tordre le cou à cette idée imbécile qui veut que tout artiste de talent finit par être tôt ou tard « repéré ». Et si l’artiste meurt avant que d’être « repéré », s’il brûle tout ce qu’il a créé, si, à l’instar de Rimbaud, il se tait à jamais ? La belle affaire, me direz-vous, nous n’en saurons jamais rien, et l’Histoire est sans doute peuplée d’une myriade de rendez-vous manqués… Soit. Mais en ces temps obscurs de crise, de doute et d’incertitude, l’artiste ne constitue-t-il pas une voix qui vaut la peine d’être écoutée ? Et donc protégée ? Or, pour reprendre en écho les termes mêmes du récent Manifeste des Arts Visuels de la Maison des Artistes : « c’est un fait que le paysage artistique officiel actuel (Ministère de la Culture, Dracs, Fracs) ne privilégie qu’un petit nombre d’artistes au détriment d’une majorité pourtant extrêmement riche et diverse, et au détriment aussi d’un public dont on restreint et dénie la liberté de choix »… Combien sont-ils dans l’ombre dont la voix ne nous parvient pas ?

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